Livia Alessandrini

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En route vers Babel - de JEAN-PAUL VIALARD, (FR) février2018

Ajouté le 17 févr. 2018

« Premier pas »
Série « Archéologies de l'âme »
Livia Alessandrini




Le 15 Février 2018



Solveig,

Vois-tu c’est mon cycle artistique. Depuis plusieurs jours, déjà, je t’abreuve d’œuvres plus belles les unes que les autres. Avoir des amis et amies artistes est un pur bonheur qu’il convient de faire partager aux autres. Je te sais si ouverte aux choses de la culture que je n’hésite nullement à te communiquer les objets de ma passion. Aujourd’hui, en ce jour qui n’en finit pas de naître, qui mourra bientôt de n’être visité de lumière, quoi de plus heureux que de deviser sur cette toile chargée de sens ? Oui, polyphonique pour employer le lexique musical. Chant à plusieurs voix où chacune d’entre elles féconde l’autre, l’amplifie, la porte à son accomplissement. D’emblée, c’est une plénitude qui s’installe en nous et nous requiert du fond même de notre être. Comment être à sa hauteur, comment en saisir la subtile chair, en apercevoir toutes les esquisses signifiantes ? Sais-tu, Sol, parfois, à la fois mon désarroi et mon profond contentement dès que confronté à une œuvre questionnante, j’en sens les remous jusque sous la toile de la peau. Des frissons m’électrisent, des courants sinuent quelque part, peut-être dans les lacs de sang, les larmes de lymphe et ce tourneboulis intérieur est bien plus qu’un état d’âme, une véritable conversion à ce qui veut bien se montrer sous l’épaisseur, l’opacité des phénomènes. Je suis en quête de transparence, assoiffé de connaître la vibration d’un quartz, d’en ressentir l’étoilement dans l’aire grise de la tête. Je ne sais si tu as éprouvé cette même sensation. Ce que je peux simplement t’indiquer : un continuel vertige, mais, aussitôt, un rapprochement des bords du néant comme si, dans une immédiate instance, sa dimension d’inquiétude se dissolvait à même cette bien étrange expérience.
Mais peut-être cet état est-il si singulier qu’il me place, d’emblée, en terre étrangère, laissant mes coreligionnaires bien désemparés face à cet événement. Maintenant il est temps d’aborder cette toile dont je t’ai fait parvenir une photographie. Je la dis triplement douée de sens : esthétique, symbolique, ontologique. Sans doute abusé-je de tous ces termes « savants » mais ils sont précieux quant à la compréhension de ce qui vient nous visiter.
Esthétique en raison de cette belle complémentarité du gris et du rouge hésitant entre le brique, le bordeaux, le grenat. Une couleur si éteinte, si nocturne qu’elle abaisse le ciel, en fait une chape venant se poser sur l’édifice. Ce dernier en tire une belle émergence, une présence affirmée, un soudain rayonnement. Tu ne pourrais t’imaginer à quel point ce feu maîtrisé, comme sous la cendre, correspond à ce qui doit être mon intériorité : un sang alangui, une aurore encore adoubée à l’ombre, la pulpe secrète d’une grenade sommeillant sous son dais de peau . Et ce gris, cette teinte messagère, cette faveur médiatrice posée entre la clarté solaire et le retrait lunaire. Cette couleur de galet énonçant le destin simple du monde, une venue à la présence dans la modestie. Pourrait-il y avoir plus belle onction du jour, plus souple satin en direction de ce qui repose, se recueille et attend le moment de sa profération ? Non, Sol, le gris est indépassable : il est ce granit au fond des yeux d’amour, cette pierre ponce si légère, cette lave refroidie gonflée de bulles, traversée d’un ancien feu dont, jamais, la mémoire ne se perd. Valeur minérale minimale s’il en est et, grâce à ceci, porteuse de silence, cette condition de toute parole. Ce tableau parle avec une éloquence mesurée, celle qui sied, précisément, à la dite des confidences. Tout revient à tout dans un seul et même geste d’une brosse élégante, subtile, empreinte d’une nostalgie mais aussi d’une concentration. Il ne faut nullement différer de soi, perdre son objet de vue, se fondre dans l’illisible conciliabule du monde. Une focalisation, une convergence, une disposition à ce qui se donne comme essentiel.
Sans doute mon discours te paraîtra-t-il abstrait, mais il faut ce retour au premier, à l’origine en quelque sorte, à la source à partir de laquelle tout s’éclaire : aussi bien les choses, aussi bien l’homme dans son destin de parlant-méditant-écrivant. Autrement dit l’homme-langage, cette si belle unité, cette quintessence qui ne devrait requérir nulle explication. Et pourtant, combien de nos semblables demeurent sourds à cette évidence d’une essence plénière hors laquelle rien de possible pour nous ne saurait se produire. Tu le sais, nous sommes langage, rien que langage, certes avec quelques fioritures tout autour, mais ce ne sont que de simples artefacts, des mouvements illusoires, des surgissements en trompe-l’œil.
Toute chose de l’existence vient du langage, retourne au langage. Je dis « Le vol blanc de la mouette dans le ciel ». Disant ceci, je libère l’oiseau de sa geôle matérielle dense, de sa contingence et le destine à l’espace qui l’accueille, qui n’apparaît en tant que « ciel » à seulement avoir été ceci, un mot. A défaut d’être nommées les choses n’existent pas. L’arche entière du vécu se déploie sous l’irrésistible poussée des mots. Tout ce qui est, ici ou là, sur la terre, dans les eaux, aux confluents des villes, sur le praticable des rues, dans la touffeur dense des chaumières. Ceci veut dire l’immense vertu du dépliement ontologique dont le mot, la phrase, le texte sont porteurs. Ontologie, pourquoi ? Pour la simple venue à la présence de tout ce qui a été nommé. Mot = présence = être. Voilà le constat en forme d’apodicticité qui s’impose à notre conscience si nous visons avec exactitude l’ensemble de l’existant disponible. Cela reviendrait presque à énoncer que toute parole destinée à être entendue par une oreille étrangère devient, d’emblée, performative, accomplissant dans le réel ce qu’elle nomme.
Avant le geste de nomination la mouette ne fait nullement phénomène, abritée en retrait dans quelque pli de la conscience. L’émission du mot, sa qualité de blancheur, sa complexion aérienne, tout naît d’une pensée qui se saisit, d’une bouche qui prononce, d’une main qui écrit. Peut-être le sais-tu, Solveig, depuis le temps déjà lointain de notre rencontre, lorsque ton prénom de « chemin de soleil » s’insinue dans ma tête, voici que tu deviens l’accompagnatrice du jour qui vient, sans délai, avec la douce certitude de quelqu’un qui se sait reconnu. Je ne sais si le phénomène est réversible. Le serait-il et alors je serais à tes côtés dans cette belle Scandinavie semée de froid et de givre. Mais je crois que je m’acclimaterai. Près de toi le chemin est bordé de fleurs. Il monte loin dans la faveur de l’heure, celle-ci, non reproductible est le gage de sa rareté. Prends garde, Sol, à cette pierre devant toi, qu’elle ne te dévie de ton destin, il est si singulier !
En route vers Babel, donc. Je te sais à mes côtés. Tu auras perçu la riche symbolique dont cette œuvre est la mise en scène. On ne saurait demeurer indifférent, sauf la pensée indigente, le parcours consommateur de l’égaré parmi les choses, la dispersion au milieu des allées et venues mondaines. Il y a tant de progressions à l’aveugle, de gestes inauthentiques, de comportements entachés d’approximations. Il faut être immédiatement à l’œuvre comme elle l’est à nous dans ce don, ce pur dévoilement d’un poème en train de se dire.
« Premier pas », nous dit l’artiste. Premier pas en direction de quoi ? Avançons avec elle. Partons du seuil même où se dépose l’écriture. Mais qui est donc ce personnage mystérieux, ce scribe des temps anciens ? Inciserait-il dans la pierre les premiers signes de l’humain ? Sa main tient l’outil qui va décider d’un futur pour l’homme. Sa graphie sera-t-elle semblable aux mystérieux pictogrammes des Sumériens, aux tablettes d’argile de Mésopotamie ? Ceci nous aimons à le penser puisque, aussi bien, le dépôt des lettres, des mots, peut-être d’un texte, s’accomplit aux fondements de la langue que la représentation semble vouloir nous indiquer : on est tout en bas des marches qui conduisent au temps, à l’Histoire en ses initiaux balbutiements. On n’a pas encore gravi les marches. Pas encore entr’ouvert la porte qui conduira à de plus hautes considérations. Aux civilisations qui essaiment le progrès, la connaissance, les visages pluriels de la culture.
Le langage hésite encore, marque le pas, Comment ne le ferait-il pas, n’est-ce pas, Sol ? Cela demande tant de façonnages laborieux, tant d’essais renouvelés. On est, sans doute, encore dans la prose qui se cherche, dans les lettres qui se percutent, dans les ponctuations qui s’enchevêtrent. Cela demande une longue élaboration, cela exige de la patience, de la réflexion, cela appelle la maturité, un temps d’incubation, la mise en jeu d’un métabolisme. Oui, l’on peut parler d’un « corps de la langue », non seulement en tant que manifestation d’un corpus, mais à la manière d’une chair qui doit trouver le chemin de son fleurissement. C’est pour cette raison que cette inflexion est hautement anthropologique, qu’elle ne concerne que les peuples debout qui ont appris à façonner le monde à l’aune de leur intelligence. C’est une lente levée de la conscience, une concrétion qui se dresse à la manière d’une stalagmite. Cela se hisse vers la lumière. Cela attend d’être fécondé par les yeux des Regardants, d’être écouté par les oreilles des Attentifs, d’être porté à son acmé afin que de cette tension résulte un accroissement de signification et ainsi, toujours portée hors de soi dans l’orbe d’un devenir, se laisse saisir la manifestation essentielle dont l’être est le foyer. Ceci est pure beauté qui nous met à distance du rocher, de la plante, de l’animal.
Voici, nous sommes entrés maintenant dans la Citadelle Parlante, dans la Babel qui s’annonce sous les mille bruissements des langues, idiomes et dialectes. Castillan, bengali, népali, malgache, maori, tamoul, tamasheq, sabir, argot, jargon ne sont que les scènes de théâtre sur lesquelles jouent les peuples de la Terre, s’exerce l’esprit des hommes, se donne à entendre leur destin, parfois lumineux, parfois semé d’ombres. Mais les misères, les joies, les peines, les satisfactions, si elles peuvent s’énoncer en rictus, gestes faciaux, mimiques, rien ne saurait mieux les traduire que le langage, fût-il ordinaire, hésitant, glorieux, déclaration d’amour, roman, comptine, ou bien poésie à son plus haut sommet.
Nous continuons notre ascension, dans l’homme-architecture qui n’est que l’architectonique du langage, sa lente élaboration, sa complexité. Ce que tu vas me dire, je le sais déjà : que le visage a l’immobilité d’un marbre, que la bouche est scellée, les lèvres mutiques, le mot absent. Je reconnais là ta belle pertinence, Solveig. Cependant il me semble que quelque chose t’échappe, se soustrait à ta vue, sinon à ton jugement. Ce qui est à considérer, ceci : on est co-originairement présent à l’autre-que-soi, c'est-à-dire toujours déjà en dialogue, toujours en langage. A plus forte raison dans la ruche humaine, cette étonnante Babel qui ne saurait consigner à la mutité, au silence, sauf au « silence-parlant ». Et, ici, il ne s’agit nullement d’une figure de rhétorique, d’un brillant oxymore qui dirait, en un seul empan, la contradiction installée entre quelque chose qui profèrerait et son contraire.
Non. Le silence est réellement parlant. C’est de lui que s’élève la parole, que peut se déployer le discours. Il ne peut en être autrement. Les mots articulés naitraient-ils dans « le bruit et la fureur » que nul ne les entendrait. Toute énonciation est l’exact opposé d’une cacophonie, d’un jet continu de vibrations, d’une projection de billebaudes, d’une effusion de rumeurs. C’est au sein du silence lui-même, que se concentrent les matériaux de la parole, s’édifie ce qui sera prononcé. C’est en son subtil recueillement que le poète amène à la vérité du dire les sons qu’il aura patiemment façonnés en rythmes, en prosodie, en césures, en fragments assemblés qui seront autant de pièces de lui-même qu’il aura livrées aux yeux, aux oreilles de son lecteur. Toute parole naît du silence tout comme les lettres impriment sur la blancheur de la feuille - son silence - les signes qui initieront l’ode, l’élégie, le vers libre. S’inscrire dans l’ordre des choses, c’est nécessairement, pour l’homme, être cet individu doué de parole par laquelle s’ouvre un monde. Souviens-toi, la mouette ne prend son envol qu’à être nommée !
Voilà, nous avons quitté cet énigmatique visage, nous nous élevons de plus en plus haut dans cette Babylone où circulent les mille langues de l’humanité. De plus en plus haut puisque tout langage est nécessairement transcendant aux objets qu’il décrits, il en est l’unique principe fondateur. Mais, ici, il faut tout de suite s’inscrire en faux contre la thèse qui voudrait que la multiplication de ces langues soit la conséquence d’une punition en direction de ceux qui avaient inventé le système de pouvoir dont, maintenant, ils devenaient les victimes. Les classes supérieures détiendraient des secrets qu’ignoreraient les hommes du peuple, condition même de leur aliénation. Cette explication par trop moralisante et simplificatrice doit trouver une plus juste mesure dans une conception bien plus positive de l’acte d’un parler multiple.
En réalité Babel n’abaisse nullement ses habitants à n’être que des individus sur lesquels le destin aurait jeté de bien tristes perspectives. S’engager dans la diversité langagière, bien au contraire, répond au besoin du génie humain de hisser haut le pavillon de sa singularité. L’esprit de la langue se diversifie en autant de groupes humains qui essaiment sur la planète. Et nul besoin d’un espéranto qui unifierait tout en un singulier lexique. Le mérite de la pluralité des langues trouve sans doute sa plus belle fécondité dans l’activité de traduction d’une langue à une autre. Génie des langues calquant le génie des peuples. Traduire est faire l’effort de comprendre l’autre, d’assimiler sa culture, ses modes de pensée. La traduction implique l’altérité, la requiert en tant que son indispensable complément. Peut-être est-elle le meilleur gage d’une fraternité en acte.
Me suis-tu toujours ? Voilà, nous accomplissons nos derniers pas. Nous longeons la coursive qui monte en diagonale vers le sommet. Et toujours cette belle lueur rouge qui tapisse l’intérieur comme si elle voulait dire la présence du ciel si proche, son rougeoiement qui est, sans doute, l’éclair de sa passion. Pourquoi donc le céleste ne serait-il atteint de cette frénésie typiquement humaine, lui qui tutoie les éclairs, songe sous la pesée du foudre de Zeus ? Oui, nous avons oublié les dieux mais ne les avons nullement contraints au silence. Toujours leurs voix tonnent dont nous ne comprenons plus le sens, nous les hommes d’aujourd’hui qui divaguons sur les chemins du monde à la manière des chemineaux, un jour un chemin, le lendemain un autre et jamais de confluence, de rassemblement qui dirait notre présence sise en un lieu, un temps qui nous deviennent enfin perceptibles. Un seul mot suffirait qui dirait l’homme, tous les hommes et une étoile brillerait au firmament dont nous ferions notre orient le plus reconnu, le seul qui soit vraiment.
La falaise du front qui est censée abriter les pensées, que libère-t-elle qui emprunte ce chemin escarpé ? Simplement l’écume de quelques réflexions ? Des volutes d’imaginaire ? Ou bien sa gradation serait-elle celle qui conduirait à une possible « archéologie de l’âme » ? L’artiste, une fois de plus, nous indique le chemin. Evidence d’une synthèse à assurer. Il faut se décider à écrire une équation qui assemblerait en un même lieu, trois entités non seulement indissociables mais équivalentes :

Âme = Langage = Être

Non une formule magique, une façon d’incantation, une prière mais la condensation de ce qui est dans un pas qui serait vraiment premier avant que nous n’ayons entrepris le saut dans le futur. « Le langage est la maison de l’être », nous assurait le philosophe du fond de sa sagesse. Sans doute avait-il raison. La preuve : ôtez à l’humain le langage, que demeure-t-il de son être, de son âme, sinon une entière vacuité - elle n’est pas le silence -, se précipitant dans l’abîme du néant ? Un homme qui ne parle plus est celui qui, précisément à embrassé le vide, a reconnu la mort pour son originelle puissance. Un vivant, fût-il aphasique, possède plus de langage que l’entièreté du règne animal rassemblé. Utiliser l’expression de « langage des animaux » n’est, tout au plus, qu’une aimable métaphore qui confond cri et langage, autrement dit une manifestation anatomo-physiologique avec une essence strictement humaine. Tu en conviendras, le raccourci assimilant mécanisme et fonction fondatrice d’un destin ne mérite que d’être vite oublié. « L’âme » animale requiert, de toute évidence, un autre schème explicatif. Bien plus primaire, tu me l’accorderas.
Nous voici donc parvenus tout en haut de cette demeure babélienne dont une tour couronne le sommet. Alors, Sol, comment mieux honorer ce bel édifice qu’en lui adjoignant en écho, en sa partie la plus élevée, la Tour de Montaigne ? (Tu remarqueras combien sa ressemblance avec l’œuvre peinte est troublante). En réalité c’est comme si l’on plaçait, au sommet d’une montagne, peut-être utopique, l’emblème de l’humanisme, lequel a son évident pivot dans le langage, le bel usage des lettres, le raffinement de la culture.



La tour de garde du château
de Montaigne
Source : Forum des savoirs
Alors je t’offre ce mince morceau d’anthologie tiré des « Essais ». Tu remarqueras, j’y ai accentué quelques mots en gras. Ils sont les correspondances visuelles de l’œuvre peinte.
« Chez moi, je me détourne un peu plus souvent à ma librairie […] Là je feuillette à cette heure un livre, à cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, à pièces décousues : Tantôt je rêve, tantôt j’enregistre et dicte, en me promenant, mes songes que voici. Elle est au troisième étage d’une tour. […] Je passe là et la plupart des jours de ma vie, et la plupart des heures du jour. Je n’y suis jamais la nuit. « […] si je ne craignais non plus le soin que la dépense […] j’y pourrais facilement coudre à chaque côté une galerie de cent pas de long, et douze de large, à plain pied […] Tout lieu retiré requiert un promenoir. Mes pensées dorment, si je les assis. »
Tu vois, Solveig, c’est un peu la figure de Montaigne-écrivant (certes d’un Montaigne d’une certaine modernité, je te l’accorde, encore que le visage représenté semble prendre racine dans une manière d’universel), qui se trace en filigrane de l’œuvre. Non seulement on y retrouve la même disposition architecturale, mais aussi, mais surtout cette vision songeuse, appliquée qui « enregistre et dicte » inlassablement ses mots dans les pages qui ne seront, sans doute, qu’une « archéologie de la mémoire ». Et puis ce promenoir, n’est-il pas l’anticipation, par-delà le temps, de ce « premier pas » qui n’est que le chemin à parcourir afin que la moderne Babel résonne d’échos humains plus qu’humains. Notre époque en est parfois si dépourvue !
Voilà de quoi meubler ta prochaine nuit si elle devait être teintée d’insomnie. Pour moi, elle sera courte. Le jour pointe déjà. Les ombres déclinent dans ma tour. Le ciel, tout à l’heure, aura-t-il cette couleur de braise éteinte du tableau ? A savoir ?


Jean-Paul Vialard (FR) - février 2018

Un monde flottant - de JEAN-PAUL VIALARD - (FR) juillet 2017

Ajouté le 3 août 2017

Nul ne pouvait plus voir.

Le problème, car il y avait problème, c’est que nul ne pouvait plus voir cette scène de désolation. Sauf Voyante à la proue de son vaisseau de pierres, Sirène hautement tendue vers le ciel de l’improbable. Mais, d’abord, il faut parler de ceux qui sont absents, les Distraits, les Errants, tous les pauvres hères qui, tout au long de leur existence avaient fourbi les armes de leur étonnante destruction. C’est ainsi, les Vivants sont toujours en quête de leur propre mort comme s’ils voulaient hâter leur finitude et savourer les délices du Néant à même leur lourde inconséquence.

Leur inextinguible curiosité.

Ce qu’avait été leur cheminement sur Terre, voici : dès la pointe du jour alors que les herbes bleues s’éveillaient à la beauté du monde, que les biches buvaient l’eau limpide des sources, que l’épaule des collines frissonnait sous le premier vent, ils n’avaient de cesse de se répandre sur l’ensemble des territoires qui s’offraient à leur inextinguible curiosité. On les retrouvait partout. Tout au fond des vallées en longues caravanes pressées. Dans les nasses des villes, agglutinés tels des essaims de guêpes. Sur les plages de sable doré, corps mitraillés de soleil, vitre noires des lunettes pareilles à d’étincelants névés. Aux terrasses des cafés derrière des verres oblongs où dansait un soleil anisé. Dans les galeries marchandes et les Grands Magasins, à la queue-leu-leu, accrochés aux tapis roulants, telle une immense chenille processionnaire qui n’aurait même pas été consciente du nombre infini de ses pattes.

Les éclats du paraître.

« Inconscience », le grand mot était lâché, le sésame qui ouvrait à la compréhension de la condition humaine en son aveugle procession. Car vaquer à ses occupations, flâner le long des vitrines, être un chaland assidu à suivre le flot mouvant d’une rue, à se faufiler dans la foule dense des agoras, à mettre ses pas dans celui qui vous précède pour aller ici et là où se trouvent les éclats du paraître, ceci n’a rien en soi de répréhensible, à une condition, toutefois, que la conscience soit le moteur lucide des événements, non un simple accident parmi le flot agité d’une multitude.

L’ébruitement léger d’une fontaine.

Quelques esprits avisés avaient, à maintes reprises, tiré la sonnette d’alarme, montré le danger du moutonnement obséquieux, de la déraison singulière laquelle consistait à perdre sa singularité au milieu des confluences mondaines. Mais il y avait pire que cette simple divagation désordonnée. Oui, bien pire, toutes ces allés et venues les Humains les avaient accomplies en dehors du bon sens, semant ici une carcasse automobile rouillée, bâtissant là un viaduc enjambant l’écoulement du réel, abattant arbres et décimant terres pour y édifier les temples de la gloire consumériste. Sur Terre il ne demeurait plus un seul pouce carré qu’une herbe pouvait s’approprier, plus le moindre lieu capable d’accueillir l’ébruitement léger d’une fontaine.

Partout le monde se fissurait.

Cela a commencé une nuit dans le lourd sommeil des hommes. Comme un bruit d’orage, un roulement continu, le fracas d’un torrent sur l’étrave du rocher. De longues déflagrations qui faisaient leurs coups de gong jusqu’au centre bouillonnant de la lave. Parfois des hululements, des feulements pareils au supplice d’animaux entourés de feu dans les herbes jaunes de la savane. Dans les hautes maisons de ciment gris, dans les coursives des couloirs, dans les caves feutrées, le long du zinc gris des mansardes, sur les spires moquettées de rouge des escaliers, partout le monde se fissurait. Longues lézardes imprimant leur furie dans la matière torturée.

Une invisible Conscience.

C’était comme si une invisible Conscience s’était levée quelque part à l’horizon des hommes pour les ramener à la raison. Mais d’abord, il fallait le coup de semonce, la vigoureuse houle qui emportait avec elle la vanité, garrotait l’égoïsme, scindait la fierté, ligaturait la démesure, la folie expansive de ce peuple qui semblait privé de boussole et de sextant, livré aux gémonies d’une marche de guingois dans les ornières étroites d’une incompréhension généralisée. Oui, car errer de la sorte ne pouvait conduire qu’à l’éclatement, à l’éviscération, à la diaspora, membres épars sur l’ensemble de la termitière qui gisaient, maintenant, parmi les gravats et les éboulis de toutes sortes.

Ramure en plein ciel.

Mais ce paysage de désolation, ces scories de l’Ancien Monde, ces pierres richement sculptées en train de rendre un dernier soupir, ces portiques démantelés, ces échelles suspendues dans le vide, ces réseaux de fenêtres vides, cette ramure d’arbre en plein ciel, telle une plainte, ce clocher médusé tendant son cône esseulé en direction d’un dieu invisible, cette conflagration du réel, tout ceci était certes tragique, moins cependant que la mesure anthropologique décimée à l’aune d’une vision inadéquate de ce qui, pourtant, s’annonçait comme refuge et abri, possibilité de progrès et de ressourcement. On ne scie jamais mieux la branche sur laquelle on est posé qu’à la mesure du confort qu’elle nous offre, du luxe dont elle pare notre assise. Mais cette constatation n’arrive qu’à l’issue de la crise. Il est rare qu’elle la précède.

L’exténuation des choses.

Le jour vient de se lever. Le premier jour après le Déluge. Voyante est tendue à la proue de son navire hauturier. Les vagues sont de pierre. Le ciel de cendres. Le lointain de boue et d’argile. Autrement dit un genre « d’extase matérielle » qui cherche la voie de sa prochaine profération, le chemin d’un langage qui devienne compréhensible. Surgir de l’exténuation des choses, prodiguer une ouverture, entailler la densité de ce qui est afin qu’une voie soit possible qui dise l’incomparable présence de l’être.

Le lieu de leur vérité.

Loin, très loin, un triangle de pierre, une étrange météorite qui brille de ses facettes de mercure, de ses aplats de nickel, de ses arêtes de chrome. Un monde immensément métallique troué de cratères où se laisse entendre la voix du mérite des hommes car, ici, sur le rocher échoué en plein ciel qui vient de les accueillir, les Invisibles, les Silencieux ont gagné le domaine de leur exacte parution, soit le lieu de leur vérité.

Sublime poésie blanche.

Ils habitent mers et océans. Mer des Nuées, des Pluies. Ils n’ont cure d’eux-mêmes, seulement du temps qui passe en fin brouillard, en minces nébulosités. Mer de la fécondité. Féconds en leur esprit qui se suffit du luxe de penser. Océan de la Tranquillité. Nulle agitation, seule la palme d’une méditation, l’efflorescence d’une contemplation et la moindre fleur aperçue, la moindre corolle en son épanouissement sont des sources inépuisables de beauté. Mer de la Sérénité. Ils sont au centre de l’écume radieuse du lotus, ils en sont le dépliement, la sublime poésie blanche qui chasse la démesure de l’ombre. Sont enfin parvenus à la pointe avancée de leur être et leur regard s’ouvre immensément sur l’infini spectacle des phénomènes.

Ecouter son chant intérieur.

Existent-ils vraiment ? Ou bien est-ce simplement le peuple de notre imaginaire projeté sur l’écran du cosmos ? Est-ce la vertu du regard de Voyante qui les a fait s’accomplir là dans la dérive de la galaxie cependant que la Terre dort dans son linceul de pierres, dans son tumulus de gravats ? Est-ce … ? Mais rien n’épuiserait la question car le mystère de l’être est trop grand qui interroge celui du monde. Alors il faut demeurer en soi et écouter son propre chant intérieur comme le premier venu, celui qui nous guide dans cet univers flottant dont nous supputons l’existence mais que nous ne pouvons déduire de rien d’autre que de notre propre sentiment d’exister. Mais écoutons la belle parole de l’ukiyo-e nous dire en mode subtil ce qui nous hante à la manière d’un ineffable visage du temps, d’une impermanence qui, tantôt nous trouve ici sur Terre, tantôt là-bas sur ce Monde inouï qui nous questionne de son étrange présence :

« Vivre uniquement le moment présent,
se livrer tout entier à la contemplation
de la lune, de la neige, de la fleur de cerisier
et de la feuille d'érable... ne pas se laisser abattre
par la pauvreté et ne pas la laisser transparaître
sur son visage, mais dériver comme une calebasse
sur la rivière, c'est ce qui s'appelle ukiyo ».

***

Vivre, est-ce simplement cela, dériver au fil de l’eau dans l’attention à soi, à la fleur, à la feuille, devenir calebasse que le courant emporte pour une étrange planète. Est-ce cela ?

JEAN-PAUL VIALARD
juillet 2017

*Gazzetta di Mantova

Ajouté le 10 janv. 2005

intervista di Cristina del Piano
Mantova 2000

journal *LA PRESSE

Ajouté le 10 janv. 2005

article de Mireille Callu Schnorf, Montreux 2004

texte de Cyril Berthault Jacquier

Ajouté le 10 janv. 2005

Bruxelles, octobre 2007

articolo su *Mondo barca

Ajouté le 10 janv. 2005

febbraio 1993
articolo di Anna Addamiano

Catalogo Galleria Premio Suzzara-2001

Ajouté le 10 janv. 2005

Piccolo testo presentazione "Archeologia dell'anima" (1998), quadro da me donato al Comune di Suzzara

DAFNE, su rivista d'arte Goya

Ajouté le 10 janv. 2005

articolo di

LUDI CIRCENSES, sur magazine *ProJect* (GR)

Ajouté le 10 janv. 2005

Article en grec avec photos de la série LUDI CIRCENSES

Icaro - CYRIL BERTHAULT-JACQUIER - Bruxelles 2007

Ajouté le 10 janv. 2005

Ma maison n’était plus la même. Les meubles étaient différents. Je m’éveillais à une ville inconnue. Il n’y avait pas un bruit. J’ai regardé par les fenêtres, je ne vis personne. Sur une petite table de cuisine, il y avait un panier de figues, une bouteille de lait et du pain. Dans le salon, un livre d’un auteur japonais que je ne connaissais pas.

Je suis sortie sur le pas de la porte. C’était une ville blanche, un village serait plus juste, construit sur une colline. Il n’y avait pas de voitures. Les ruelles semblaient terriblement sinueuses. Il faisait beau, le soleil très en haut chauffait la pierre. A quelle saison étions-nous ? A quel continent respirait-on ? Je n’étais pas inquiète, j’étais simplement curieuse.

J’ai fait le tour de ma nouvelle demeure. Elle était modeste mais confortable. Je me suis refusée à toute question.

A l’arrière, se trouvait une grande pièce bien éclairée. J’y ai retrouvé mon vieux chevalet, mes pinceaux et mes brosses, des châssis et quelques pigments. Je n’avais à ce moment là pas l’envie de peindre. Qu’aurai-je pu esquisser sur la toile ? Les rêves sont difficiles à transcrire et de plus je ne rêvais pas puisque j’étais en vie.

J’ai passé là plusieurs jours à lire le livre de l’auteur japonais sans oser sortir de peur de me perdre. Le soir, je prenais mon repas devant la maison, je regardais les étoiles et le ciel, cherchais un indice jusqu’à ce que le sommeil me tombe dessus.

Au lendemain matin du quatrième jour, je me suis décidée à comprendre. Je suis allée dans l’atelier, me suis munie d’une large brosse et d’un pot de peinture rouge. A chaque cent pas, je traçais une croix qui m’aiderait à retrouver mon chemin.

J’ai aperçu d’autres femmes aux fenêtres des maisons. Toutes me saluèrent en souriant. Je n’ai pas entendu le son de leur voix. J’ai continué ma route, grimpant de ci de là, laissant au hasard le choix de mes pas. A un moment, j’eus l’impression, alors que le soleil était à son zénith, que jamais je ne parviendrai en haut de la colline. Pourtant l’air était de plus en plus frais, une brise marine aux senteurs d’héliotrope et de cédrat caressait mon cou.

A la deux cent troisième croix, j’étais arrivée au sommet. C’était une île. La mer s’étendait à perte de vue, belle surface lisse où l’horizon se conjugue avec le ciel. Je me suis assise en contemplant l’infini. J’ai laissé aller les larmes sans songer à les retenir. J’étais sereine et heureuse.

Je suis redescendue en gambadant et en fredonnant une vielle chanson italienne de mon enfance. Sur la table de cuisine, un panier plein m’attendait. J’ai mangé une figue, bu du lait et suis allée dans l’atelier.

J’ai peint toute la nuit, comme une folle, absente de moi-même, mélangeant les couches de couleurs et les glacis.

A l’aube, le portrait d’Icare était terminé. Il avait les ailes brisées.



Cyril Berthault-Jacquier, Bruxelles, Octobre 2007.

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